Les pigments d’un génie intemporel
Vous trouverez ci-dessous plus d’informations sur les dix pigments les plus importants qui ont constitué la base du génie intemporel de Vermeer :
1. Le blanc de plomb
- Qu'est-ce que c'est ? Un carbonate de plomb basique. C'était le blanc par excellence au XVIIe siècle en raison de son excellent pouvoir couvrant et de la manière unique dont il reflète la lumière.
- Exemple chez Vermeer : La Laitière. La subtile brillance sur le bec du pichet à lait et la lumière emblématique qui tombe sur le mur sont magistralement rendues grâce au blanc de plomb.
- Fait intéressant : le blanc de plomb est extrêmement toxique. À l’époque, les artistes couraient le risque d’une intoxication au plomb (« colique du peintre »). Il n’en restait pas moins indispensable, car il contribuait également à accélérer le séchage de la peinture à l’huile. À partir du XIXe siècle, le blanc de plomb a été interdit et remplacé par le blanc de zinc et le blanc de titane.
2. Ocre jaune
- Qu’est-ce que c’est ? Un pigment naturel d’origine terrestre composé d’argile et d’oxydes de fer. Il présente une teinte chaude, allant du jaune doré au jaune brun.
- Exemple chez Vermeer : Femme en bleu lisant une lettre. Les teintes chaudes et neutres de l’arrière-plan et de la carte géographique illustrent l’utilisation stratégique de l’ocre par Vermeer pour créer un équilibre.
- Fait intéressant : L’ocre est l’un des plus anciens pigments au monde et était déjà utilisé à la préhistoire pour les peintures rupestres. Il était bon marché, très stable et se mélangeait parfaitement avec presque tous les autres pigments.
3. Vermilion
- Qu’est-ce que c’est ? Un pigment rouge vif à base de sulfure de mercure. Il pouvait être extrait naturellement du minéral appelé cinabre, mais était souvent produit synthétiquement aux Pays-Bas.
- Exemples chez Vermeer : « Le verre de vin » et « Dame avec deux hommes ». On retrouve le vermillon dans les magnifiques vêtements en satin rouge-orange des jeunes femmes.
- Fait intéressant : au XVIIe siècle, le vermillon néerlandais était réputé pour être le meilleur au monde. Le procédé consistant à chauffer du mercure et du soufre pour obtenir une poudre d'un rouge profond était un secret chimique bien gardé. Le pouvoir couvrant et le pouvoir colorant du vermillon sont bons, mais sa résistance à la lumière l'est moins. La couleur s'altère avec le temps et vire au noir.
4. Ombre brute
- Qu’est-ce que c’est ? Un pigment naturel d’origine terrestre qui, outre le fer, contient également de l’oxyde de manganèse, ce qui lui confère une teinte plus froide, brun-vert.
- Exemple chez Vermeer : Vue de Delft. Vermeer a largement utilisé l’ombre brute dans les zones d’ombre des bâtiments et de l’eau afin de créer de la profondeur et une fraîcheur atmosphérique.
- Fait intéressant : l’ombre est connue pour accélérer considérablement le temps de séchage de la peinture à l’huile en raison de la présence de manganèse. Vermeer l’utilisait souvent dans ses « sous-couches » (les premières couches esquissées). Son nom est dérivé d’« umbria » – ombre – et fait référence à la province italienne où cette matière première est extraite.
5. Laque de garance
- Qu’est-ce que c’est ? Un pigment rouge transparent et organique extrait des racines de la garance (Rubia tinctorum).
- Exemple chez Vermeer : La Jeune Fille à la perle. Ses lèvres rose pâle et brillantes doivent leur couleur vive à une couche transparente de laque de garance appliquée par glacis sur un fond plus vif.
- Fait intéressante : Au XVIIe siècle, la Zélande était un centre mondial de la culture et de la transformation de la garance. Comme il s’agit d’un « pigment laqueux » transparent, il était appliqué en fines couches brillantes (glacis).
6. Terre verte
- Qu'est-ce que c'est ? Un minéral silicaté naturel présentant une teinte douce gris-vert et un faible pouvoir couvrant.
- Exemple chez Vermeer : La musicienne au virginal assise. Vermeer utilisait la terre verte de manière très peu conventionnelle : il la mélangeait aux ombres des teintes de peau sur les visages et les cous de ses personnages.
- Fait intéressante : L’utilisation de la terre verte dans les tons chair (peau) était en réalité une technique médiévale (verdaccio). Les contemporains de Vermeer trouvaient cela étrange à l’époque, mais cela conférait à ses ombres une vivacité unique et froide.
7. Noir de suie et noir d’ivoire
- Qu’est-ce que c’est ? Le noir de suie est obtenu en recueillant la suie issue de la combustion d’huile ou de graisse (noir froid, tirant vers le bleu). Le noir d’ivoire (ou noir d’os) est obtenu par carbonisation d’os ou d’ivoire (noir profond, chaud).
- Exemple chez Vermeer : La guitariste. Les motifs profonds et sombres sur sa veste et les ombres derrière elle montrent comment Vermeer utilisait ces noirs pour créer du contraste.
- Fait intéressante : Vermeer mélangeait rarement ses pigments noirs à l’état pur. Pour donner de la « légèreté » aux ombres, il mélangeait souvent le noir de suie avec une touche d’outremer ou d’ocre, ce qui permettait aux ombres de rester transparentes et vivantes plutôt que « ternes ».
8. Bleu outremer
- Qu’est-ce que c’est ? Un pigment bleu légendaire obtenu à partir de la pierre semi-précieuse lapis-lazuli broyée, qui était à l’époque importée exclusivement d’Afghanistan.
- Exemple chez Vermeer : La Jeune Fille à la perle (son turban bleu emblématique) ou Femme en bleu lisant une lettre.
- Fait intéressante : Au XVIIe siècle, l’outremer était plus précieux que l’or. Son nom vient de « ultra mare », qui signifie « au-delà de la mer ». Alors que la plupart des peintres l'utilisaient avec parcimonie, Vermeer s'en servait presque sans retenue ; il le mélangeait même aux arrière-plans, aux murs blancs et aux ombres pour capturer la « lumière de Delft » si caractéristique. Cela a plongé sa famille dans de lourdes dettes à l'époque.
9. Jaune de plomb
- Qu’est-ce que c’est ? Un pigment synthétique jaune vif obtenu par fusion à haute température d’oxydes de plomb et de titane.
- Exemple chez Vermeer : La lettre d’amour. La veste jaune éclatante de la femme assise est peinte avec ce jaune intense et couvrant.
- Fait intéressante : le jaune de plomb était le jaune par excellence de la Renaissance et de l’époque baroque, mais il est soudainement tombé dans l’oubli après 1750, éclipsé par des pigments redécouverts tels que le jaune de Naples. Ce n’est qu’au XXe siècle que la recette a été redécouverte par des scientifiques. Le jaune de plomb était, avec le bleu outremer, le deuxième pigment le plus précieux. Les teintes plus chaudes du jaune de plomb étaient obtenues à des températures plus basses, tandis que le jaune citron plus clair l’était à des températures plus élevées.
10. Smalt
- Qu’est-ce que c’est ? Un pigment fabriqué à partir de verre contenant du cobalt, finement broyé. Il présente une couleur bleue intense, mais perd souvent de son intensité au fil des siècles lorsqu’il est mélangé à de l’huile.
- Exemple chez Vermeer : Le Christ dans la maison de Marthe et Marie. La robe bleue de Marie contient du smalt, utilisé comme base moins coûteuse pour remplacer le bleu outremer, plus onéreux.
- Fait intéressant : comme le smalt est en réalité du verre, il devait être broyé très grossièrement ; si on le broyait trop finement, la poudre devenait grise. Malheureusement, le verre au cobalt réagit souvent avec l’huile, ce qui explique que de nombreuses zones bleues des tableaux du XVIIe siècle aient pris au fil des siècles une teinte terne, grise ou brune.
L’alchimie de Vermeer
Le génie de Vermeer ne résidait pas dans la possession d’une palette infinie de couleurs, mais dans la manière dont il combinait ces substances spécifiques. Grâce au contraste entre l’outremer, d’une clarté exceptionnelle et d’un coût exorbitant, et le jaune de plomb aux teintes chaudes, le tout rehaussé par la luminosité du blanc de plomb, il a réussi à figer le temps et à capturer à jamais la lumière du jour hollandaise sur la toile.
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